Péacha et le catogan (18)

par Jacques Chamayou

 

Depuis la semaine dernière et son dernier coup d’œil sur le contour de la commune de Capestang, Péacha ne cesse d’être intrigué par l’arrière de la tête de Croquignole. Cette espèce de corne qui titille plein est, les premières vignes en pente qui annoncent l’immense socle en calcaire de la tour de Montady. Comme si le grand escogriffe des pieds nickelés avait commencé à laisser pousser ses cheveux qu’il retenait haut à l’arrière par un catogan. Il troque ses tongs pour des sandalettes en prenant bien soin de laisser échapper entre les lanières son petit orteil rebelle. Allez … direction le chemin de Cazouls. Un vilain effort pour grimper la côte de Saint-Julien … les mauvaises langues diront qu’ils l’ont vu mettre pied à terre trois fois. Lui, rétorquera que c’était du fait de son cor qui le gênait considérablement. Les petits plaisantins feront remarquer que Péacha n’a pas menti. Ce fut bien à cause de son corps.

 

… Bon, trinco tranca, le voilà à la Bastide vieille. Une fois à gauche, une fois à droite. Il déboule par une petite descente en plein dans la corne. Il sort sa carte. « Ouais ! Mais qu’est-ce qu’ils ont foutu, les anciens quand ils ont délimité la commune ! »

 

Et là, il se souvient ! Il a lu l’article de son pote Filou sur les modifications des limites entre Capestang et Montady. Un « papier » fort intéressant que chaque capestanais devrait lire. C’est facile, c’est dans le blog « Capestang, plus de 1000 ans d’histoire », au chapitre Histoire contemporaine.

 

Un coup d’œil plein sud pour constater les dégâts. En effet depuis l’endroit où il se trouve, c’est-à-dire, à l’extrémité de la corne qui ressemble en fait à une véritable lame de couteau géantissime, il s’imagine dans le corps sculptural d’Héraclès. Que ça ! Il tirerait une flèche qui irait se ficher au bas de la colline d’Ensérune. Environ à 190 ° de la pointe de ce glaive romain effilé à … l’extrême. Une corde de 1500 mètres de long, attachée à sa flèche remettrait les choses en place. Côté ouest Capestang ; côté est Montady. Les Canagues (la petite près de la départementale et la grande sur le pech), Soustres et le Bosc reviendraient dans le giron de Capestang.

 

Péacha qui n’a jamais caché son chauvinisme, ressent un brin d’amertume. Mais pourquoi donc le 25 juillet 1955, un décret a-t-il fait glisser ce beau rectangle de 400 hectares d’une commune sur l’autre. (Un peu bancal et affaissé tout de même son rectangle à Péacha : plutôt une sorte de sac de marin qui aurait été malmené)… En fait, il connaît les raisons de cette « mutation ». Il fulmine d’autant plus. Il a bien lu et relu l’article de Filou… Les enfants vivant dans ces domaines qui se rendent à l’école primaire de Montady… En période de sècheresse, les domaines étaient approvisionnés par des citernes venant de Montady … Le facteur venait de Montady... Les défunts étaient inhumés à Montady… Les artisans venaient de Montady… Les logements étaient branchés sur le tout-à-l’égout de Montady… Oui, Capestang fut un des derniers villages importants à s’en équiper. C’en était trop ! L’état a tranché dans le vif. A partir de la maisonnette N°8 sur la voie ferrée (qui a été rasée depuis longtemps) le col au niveau de l’embranchement de Poilhes servirait de nouvelle limite sur la départementale. Chaque village, son versant. On n’en parle plus !

 

Péacha se lâche : « Quand même, on était le chef-lieu du canton ! Le village le plus important ! Los mai forts ! Es pas possible de pèrdre tot aquo !

 

Il en est encore à secouer sa tête de dépit quand il voit depuis le haut du talus hérissé de pins, un drôle de personnage glisser sur ses fesses. Longs cheveux bouclés protégés par un large chapeau jaune à panache rose, large cravate tout en dentelles, escarpins gris à hauts talons rouges au pied, mi-bas de satin blanc fusant sous des hauts-de-chausses bleu roi desquels dégoulinent des fanfreluches orange et vert jardin. L’homme se remet prestement sur pieds, ôte son couvre-chef et après un salut qui fait virevolter les premières feuilles de vigne agonisantes, lance à Péacha :

 

-  Me voici ! Jean de Lafontaine pour vous rafraîchir la mémoire. Mon bon ami, souvenez-vous de ceci. « Tout vainqueur insolent à sa perte travaille ».

 

L’air contrit, Péacha lance un nouveau coup d’œil sur Ensérune… Quand il se retourne, le fabuliste s’est volatilisé. Il s’égosille à l’appeler :

 

- Hé hoooo … Le moraliste, casse-toi ! T’as raison ! je suis mieux seul qu’avec un sot ! je sais … C’est de toi, mais prends-le pour toi

 

Mais face au silence de Jeanneau de la fontaine, fort aigri il relève son vélo :

 

- Diou me damne ! Aquel aucèl es vestit coma un papagai mas parla coma un libre. Es mai fort que lo rocafort ! (Dieu me damne ! Ce drôle d’oiseau est habillé comme un perroquet mais il parle comme un livre. Il est plus fort que le Roquefort !)

 

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Péacha et le catogan
Les ballades dominicales de Péacha, épisode 18
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