Péacha au pied du mur !

par Jacques Chamayou

Vue sur vestiges des remparts (Rue Carnot)

 

 

 

 

 

 

 

Le matin, Péacha n’ose pas trop sortir du village. Il se demande s’il ne va pas pleuvoir. Il s’est suffisamment mouillé la semaine dernière, lors de son dérapage incontrôlé sous le canal. Alors il traîne dans les rues à la recherche des anciens remparts. La veille il s’est replongé dans le livre de Catherine Ferras et Jean-Michel Sauget. Il a du mal à situer toutes les anciennes portes ouvertes sur les remparts. Dans sa tête tout se mélange.

 

Les lieux, les noms … Parfois même il s’emporte contre sa mémoire qui commence parfois à flancher. Aussi cette fois il est décidé. Depuis qu’il reporte ce projet de tout recenser sur un plan, il va le mettre à exécution. Pour lui tout seul. Même si son travail ne lui rapporte que des moqueries de la part de ses amis.

 

 . .. Bon, le portail Saint-Martin tout près de la place de l’abreuvoir, il connaît. Qui du reste ne connaît pas ce qui est devenu ensuite la porte de Béziers ? En ce moment il doit passer un véhicule toutes les dix secondes en moyenne. Non celle qu’il porte le plus dans son cœur c’est « Portesquine », ensuite appelée porte de Carcassonne. Portesquine ! Un bien joli nom pense-t-il.

 

Peut-être que située au bas de la rue Carnot, tout en fort dénivelé, les gens à l’époque devaient s’arrêter et recaler leur charge sur le dos afin d’arriver au mieux au bas de la collégiale. Il connaît bien ce passage. Il y est né. A quatre pas de là.

 

Aussi il décide de démarrer son tour de Capestang par celle-ci. En guise de porte-bonheur.

  

Il faut dire qu’il a encore dans l’esprit des images fortes de son enfance. La fontaine d’eau potable à quelques dizaines de centimètres du rempart, la cruche qu’il fallait aller remplir ; les ordures qu’on jetait en vrac dans des cubes de ciment : une ouverture horizontale en haut et une, verticale au bas… Le dévoué Planès après avoir fait la tournée de fin de nuit avec la tinette, venait vider ces poubelles. Il était muni d’une immense pelle plate qu’il enfournait au bas du bloc après avoir relevé la trappe verticale. Et hop, tot aquo din lo tombarèl. Et lo caval qu’asperabo, tranquilou. Malgré la trappe du haut que l’on relâchait au plus vite dans un bruit de cymbales, les odeurs nauséabondes en profitaient pour s’échapper… de ça aussi Péacha se souvient. Il valait mieux sentir les émanations du four de Delreil à trente mètres au-dessus. Un même principe d’extraction, mais pas une même utilisation. Le boulanger sortait du trou de bonnes choses à manger. Les habitants balançaient dans l’autre trou, tout ce qu’ils n’avaient pas pu consommer.

 

 … Bon ces images évaporées en même temps que les odeurs, voilà Péacha en train de bader les vestiges du rempart encore bien visible. Et qui apparaît soudain sur le pas du petit portail du garage appuyé sur le rempart lui-même ? Bobiel, son copain de la coopé.

  - Hep, Péacha, de que fas aqui ?

  - Moi, je rêve. Je rêve du temps jadis, lorsque pour entrer dans le patelin, fallait montrer patte blanche. Tu rai ! Tes ancêtres avaient dû creuser des passages secrets dans le mur.

 - Ne m’en parle pas. Il m’a fallu réparer les joints. Des fissures partout. Et les cloportes en avaient fait leur lieu de villégiatures. Des dizaines de ces bestioles derrière chaque pierre. On a dû sortir une trentaine de comportes pleines de gravats.

 

Et voilà les deux comparses partis dans une partie de rigolade comme à leur accoutumée. Comme deux pèques, ils se mettent à mimer le passage de la porte. L’un faisant semblant d’ouvrir le vantail du portier, l’autre se faufilant dans le virtuel passage étroit. Après avoir changé de rôle, Péacha devenant portier et Bobiel prenant le rôle du visiteur étranger, ils entendent un rire saccadé et moqueur provenant de la rue Lucien Salette…

 

Philippe Bouvard en personne. Tout juste sa tête dépassant du toit d’un beau véhicule rouge estampillé d’un étalon et stoppé au beau milieu de la voie :

 

« Mes petits, enfoncer des portes ouvertes dispense de casser du bois ! »

 

Bobiel s’approche du journaliste amuseur, se penche pour se mettre à sa hauteur et lui dit :

 « Et toi mon grand, méfie-toi ! Que tu portes des lunettes ou pas, tu te fous encore une fois de notre gueule, et c’est la tienne pour quelque temps que tu vas avoir de bois ! »

 

Vue sur le rempart écroulé,  à proximité de la fontaine du Théron